Une famille à l'autre bout du monde

Mis à jour : mai 8


Martin-Pierre Rakatoson

31 octobre 2003 — Mahabo, hauts plateaux malgaches. J’accompagnais mon ami malgache, Martin-Pierre Rakatoson. Cet homme d’affaires, ancien ministre, se présentait comme maire dans sa commune natale, un petit village perdu dans les montagnes et entouré de petits hameaux à 15 kilomètres à la ronde, parsemés entre vallées et montagnes.

Il m’avait laissé près du dispensaire du village en me disant partir en brousse pour un discours politique près d’un hameau situé à plusieurs kilomètres. Après avoir discuté avec le médecin du dispensaire, je décidai de partir sur les traces de la 4X4 de Martin.

Je me renseignai sur sa destination auprès d’un de ses amis qu’il m’avait présenté la vieille. Je marchai donc pendant une bonne heure en longeant des champs de culture au début puis des petits boisés. Les collines étaient pour la plupart dénudées et me permettaient de voir mon chemin d’avance. Je suivis les traces de pneus des véhicules. Les traces étaient faciles à suivre, les crêtes des semelles de pneus n’étant ni érodées par le vent ni martelées par la pluie de la veille.

Vers 17 h je n'avais pas encore retrouvé Martin. Par mesure de sécurité je décidai de rebrousser chemin, car je ne voulais pas me faire prendre par la noirceur qui tombe très rapidement à cette latitude.

Sur mon chemin de retour, je remarquai une piste qui partait dans une autre direction et je décidai d’aller y voir. Depuis mon départ du village, j’avais l’impression d’entendre des chants provenant de cette direction, pendant que je marchais. Quand je m’arrêtais pour écouter plus attentivement, je n’entendais que le bruit du vent dans les hautes herbes de la brousse.

Est-ce que j’avais des hallucinations auditives ? Je continuai pourtant dans cette direction. Au bout de 15 minutes, je vis du sommet d’une colline, le convoi de camions stationnés plus bas. Je continuai donc et 30 minutes plus tard j’entendais clairement les discours, les cris et les djembés qui résonnaient. Ces sons n’avaient rien à voir avec les chants dans ma tête, mais si je les avais suivis dès le début je serais arrivé beaucoup plus vite.

Je descendis la pente et me glissai parmi la foule pendant le discours de Martin. En m’apercevant, il arrêta net et me présenta à la foule — je n’y compris rien, car tout se passait en Malgache. Une fois la surprise passée, il reprit son discours enflammé rythmé par les cris d’appui et la musique des djembés.

Plus tard, Martin-Pierre me demanda comment j’avais réussi à le retrouver dans la brousse. Je m’abstins de lui dire que j’avais suivi les sons dans ma tête pour plutôt parler des pistes de pneus et de la chance.

C’était une époque où j’allais à Madagascar une couple de fois par année. Martin-Pierre et son épouse Suzette m’avaient fait une belle place dans leur famille. À mon arrivée, ma chambre était prête. Souvent Martin me prêtait une vieille Renault pour que j’emmène la bonne faire des emplettes ou que j’aille chercher Anja, sa fille, à la faculté de médecine d’Antananarivo.

J’étais comme ce lointain cousin, recevant les confidences d’Anja et Dare, ces jeunes adultes sur qui Martin fondait beaucoup d’espoir et celles des parents qui, eux, me confiaient leurs espoirs, leurs inquiétudes ou leurs désarrois de voir leurs enfants se tailler une place dans ce pays en mouvance.

(Dare et Anja)

Anja, Dare et moi, nous écoutions souvent de la musique traditionnelle québécoise.

Aujourd’hui, j’ai toujours des contacts avec quelques membres de la famille. Je m’imagine souvent prendre l’avion, atterrir à Ivato, prendre un taxi pour me faire déposer devant la grille de la maison et sonner à la porte pour voir leur tête, leur sourire et sentir la chaleur de cette famille, à l’autre bout du monde.

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Adhérant au "code de l'aventure responsable", je ne géolocalise pas avec précision les endroits que j'explore, sauf en quelques rares exceptions comme mes voyages en Arctique ou lors d'une référence historique pertinente.

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Textes, dessins, vidéos et photos © Marc-André Pauzé – tous droits réservés.

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