Souper d'anniversaire sur le feu


Matawinie — Juin 2021. Ce sera l’anniversaire de Vincent dans quelques jours. Déjà 28 ans ! Nous en avons profité pour nous rendre à un site sauvage dont le portage n’est pas trop long depuis la route de terre. J’ai donc apporté mon nouveau kit de cuisson sur le feu. Un matériel traditionnel et assez lourd, mais permettant une souplesse d’utilisation pour cuisiner sur le feu de camp.

Après avoir invité sa sœur, son beau-frère et sa nièce, Vincent va se choisir deux belles pièces de bœuf d’Écosse. Nous connaissons un éleveur artisanal et responsable, qui est aussi boucher. Ses bœufs sont à l’extérieur et nourris à l’herbe. Au courant de notre projet, Robert, l’éleveur-boucher nous propose deux belles pièces de viande. Un « Tomahawk » et un steak, plus mince, d’entrecôtes pour nous assurer que les cinq participants à la fête en auront assez. Nous compléterons le repas avec des légumes — champignons, poivrons rouges et oranges, oignon français et tomates — grillés aussi sur le feu.


La cuisine au BBQ de jardin nord-américain ne m’a jamais beaucoup intéressé. J’ai toujours préféré m’enfuir dans les bois ou à l’autre bout du monde, et m’alimenter simplement au bivouac. Mais ayant partagé des repas avec des nomades et des natifs de plusieurs cultures, j’ai aussi goûté à la nourriture simple qui compose leur quotidien. Inspiré par le chef argentin Francis Malmann, je fais évoluer ma technique de voyageur de la forêt et de bivouac rustique vers les rudiments plus élaborés de la cuisine ancestrale sur le feu.

La méthode Malmann est rustique et brute. Elle exploite un mode de cuisson millénaire dans un environnement naturel qui me sied bien. Elle est néanmoins empreinte de complexité dans le choix et l’apprêt des aliments. Ceux-ci proviennent d’agriculteurs et éleveurs locaux. J’en connais personnellement certains, comme Robert, depuis plusieurs années. Malmann est un chef formé par les grands maîtres français, mais qui, dans la quarantaine, s’est tourné vers la cuisine rustique et intuitive de son Argentine natale. Il a abandonné les pièges de la haute cuisine et se concentre plutôt sur un style d’hospitalité primitif dont le noyau se résume à des mots d’une syllabe : fumée, feu, air, pierre, sel, pluie, légumes, viande, vin.



Une fois notre portage fait, nous nous installons près de la rivière. Ainsi nous avons une source d’eau pour nous rafraîchir, éloigner les moustiques et surtout par sécurité pour le feu. Je mets un vin rouge au frais, le cul de la bouteille calée entre deux roches, dans la rivière. Le feu de vie est parti et nous l’alimentons afin d’accumuler une belle couche de braise quand viendra le temps d’amorcer la cuisson. Légèrement à l’écart, les deux surfaces — une grille et une plaque de fer — pivotent sur une tige de métal plantée dans le sol. Les braises seront déplacées et étendues sous les surfaces pendant que le feu de vie sera entretenu à côté.


Pour la cuisson, au diable le thermomètre de four. Nous évaluons avec nos sens. La distance à laquelle la grille est placée au-dessus des braises dépend du nombre de secondes que je peux endurer ma main à deux pouces au-dessus de la surface de cuisson. Pour un feu moyen-fort, je dois laisser ma main 3-4 secondes.


Pendant que la petite Rosalie joue avec sa mère sur le bord de la rivière, Jean-Christophe et Vincent donnent leur avis sur l’évolution de la cuisson de la pièce maîtresse, le Tomahawk. Vers la fin de la première étape, j’ajoute la petite entrecôte, puis je fais pivoter la grille hors de la zone de cuisson et descends la plaque de métal. Pendant que nous faisons griller les légumes, la viande repose et continue son processus. Une fois les légumes à point, la plaque est aussitôt pivotée, elle aussi. Je ramène la grille au-dessus de la zone et l’assois directement sur la braise pour une minute par côté.


Voilà c’est le temps de servir. Le vin, sorti de la rivière depuis quelques minutes, est juste assez frais. Encore là, on évalue au pif.


Vous remarquerez que je n’ai pas de photos du repas. Nous étions trop absorbés. Point besoin de couteau à steak. Nos dents suffisent. Elles découpent les morceaux comme un couteau chaud coupe une livre de beurre. Les légumes grillés sont encore croquants et juteux.


– Hmmm c’est le meilleur steak que j’ai mangé dans ma vie, de dire le fêté.

– Ouais t’as bien raison, d’ajouter son beau-frère.


Même Rosalie en redemande.


Après le repas, les deux beaux-frères vont s’asseoir au milieu de la rivière. Joanie et moi discutons en sirotant notre vin tandis que Rosalie apprend à entretenir un feu au-dessus duquel repose la casserole d’eau pour la tisane de fin de soirée.


Avec mon ami Yves, j’ai passé des centaines de soirées au bivouac. Après le silence dans l’action, le repos et les discussions devant le feu. Ce rituel fait partie de notre histoire, à Yves et moi. Le feu de camp en pleine nature délie les langues, porte aux confidences, au recueillement, à l’introspection. Il hypnotise et charme pour m’entraîner dans la projection de projets à venir. Il permet aussi une chose rare. Le silence. Au cœur d’une conversation, débarrassé des artifices du monde moderne, on n’est pas obligé de répondre dans l’immédiat. Le feu nous donne la permission de penser à ce que l’on va dire, au conseil que l’on va prodiguer. La danse des flammes se reflète dans nos yeux qui, dit-on, sont des portes d’entrée pour accéder à l’âme.


Entre chien et loup, nous rangeons le matériel, noyons soigneusement le feu et reprenons le sentier de portage.

** Pour en connaître plus sur Les Museaux d’Écosse

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Adhérant au "code de l'aventure responsable", je ne géolocalise pas avec précision les endroits que j'explore, sauf en quelques rares exceptions comme mes voyages en Arctique ou lors d'une référence historique pertinente.

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Textes, dessins, vidéos et photos © Marc-André Pauzé – tous droits réservés

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