Le rasoir de mon oncle Yvanhoë

Mis à jour : mai 8


Quand j'étais petit, je me souviens des veillées du jour de l'an chez oncle Laurent, le frère aîné de mon parrain Yvanhoë. Assis dans l'escalier j'écoutais avec fascination les histoires de voyages et d'aventures de mes oncles, dont Yvanhoë et de grand-père Ovila. Un épais nuage de "boucane" de cigarettes, de cigares et de pipes flottait au plafond de la pièce. La table était pleine de pâtés et de tartes.


En 1969, lors d'une de ces merveilleuses veillées, la porte s'est ouverte laissant entrer l'air froid se mélangeant à la chaleur de la pièce surchauffée par la cuisinière à bois. Le choc des températures formait un autre nuage virevoltant dans le courant d'air. Au travers de ce nuage, ma cousine Lucie est apparue avec son mari, Gaston. Une fois les salutations et les accolades faites, les histoires ont repris de plus belle. Je trouvais drôle de voir oncle Yvanhoë, d'habitude si austère et qui vivait seul dans sa maison du grand rang de Saint-Jacques, s'animer au contact de sa famille et de ces histoires.***


Mais ce vieil oncle n'a pas toujours été seul. Sur la table de mon atelier, repose d'ailleurs une photo de 1946. Dessus on voit mes grands-parents paternels, mon oncle Yvanhoë et son épouse Irma, qu'il avait connue lorsqu'il était agronome pour la colonisation de l'Abitibi. Mais, tante Irma est morte en 1947 et mon oncle n'a jamais refait sa vie. Elle avait 23 ans, lui 35. "On ne peut avoir qu'un seul grand amour dans sa vie", disait-il. Il lui avait fait une promesse qu'il entendait tenir jusqu'au bout.


Comme Irma, Gaston, l'époux de cousine Lucie, est mort très jeune. Quelques années plus tard, Lucie a annoncé qu'elle planifiait se remarier avec son nouvel amoureux, Pierre-Paul. Oncle Yvanhoë, alors dans la soixantaine, lui a fait cette confidence:


«Tu fais bien de te remarier. Il y a des promesses qui sont très difficiles à tenir...»


Lorsque j'ai eu 14 ans, mon oncle Yvanhoe m'a donné un rasoir à lame qu'il avait rapporté d'un de ses voyages. D'ailleurs, ma mère n'était pas très heureuse qu'il me fasse cadeau d'un objet aussi dangereux et que plus personne n'utilisait. Moi je l'ai toujours bien aimé, ce cadeau. Le seul dont je me rappelle venir d'oncle Yvanhoë.


Lorsqu'il mourut dans les années 70, mon père s'organisa, avec quelques autres de la famille, pour qu'Yvanhoë soit mis en terre en Abitibi, aux côtés de sa belle Irma.

Le rasoir à lame que mon oncle m'a offert m'accompagne dans tous mes voyages. Pendant longtemps, je n'ai pu l'utiliser, n'ayant pas de courroie de cuir pour l'aiguiser. Pourtant j'aime arrêter dans un salon de barbier local et me faire raser avec le même genre de rasoir. En 2017, j'ai écrit sur Facebook qu'il me fallait trouver une courroie de cuir de barbier pour pouvoir l'utiliser. Quelques semaines plus tard, quelle ne fut ma surprise, de voir arriver par la poste, une vieille courroie de cuir accompagnée d'un message d'une amie lectrice: "Je t'envoie la vieille courroie de cuir de mon père. Il était barbier en Slovénie, avant d'émigrer au Canada en 1957. »


Lors du décès de mon père, en 2016, Lucie, alors âgée de 72 ans m’a remis une enveloppe pleine de vieilles photos de la famille en me disant:


« Marc-André, tu es maintenant le gardien de l’histoire de notre famille ».


« J’aurai besoin de toi et des autres membres de la famille, pour la raconter », lui avais-je répondu.


Parmi le lot de photos, il y en avait une d'oncle Yvanhoë, arborant un large sourire, au bras d'Irma.


Oncle Yvanhoë et Irma (circa 1946)

Cette semaine, Lucie nous a quittés à son tour. J’imagine la scène lorsqu’elle est entrée et qu’elle a retrouvé Ovila, Laurent, Yvanhoë, mon père, tante Gaby, Irma et plusieurs autres, dont bien sûr Gaston et Pierre-Paul. La pièce s’est remplie de boucane et chacun rivalisait avec les autres pour raconter la meilleure histoire.

Lucie Pauzé, 2 ans, au centre devant son père Laurent, en 1946

Tiens, je vais aller aiguiser le rasoir d’oncle Yvanhoë et me tailler la barbe !


*** Comme bien des souvenirs, ceux-ci sont teintés avec le regard d'un petit garçon de 9 ans assis dans l'escalier.

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Textes, dessins, vidéos et photos © Marc-André Pauzé – tous droits réservés.


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