Des oies et des Hommes

Mis à jour : mai 8


Photo: Nathalie Sentenne

Encore une fois cette année, les oies blanches sont au rendez-vous pour venir observer le surprenant spectacle d’un groupe d’une communauté culturelle précise s’embourber dans la bouette des champs inondés.

«On sent qu’ils ont travaillé fort pour améliorer le spectacle, de dire la “Mère l’oie”. Il y en a même un qui a décidé d’aller se caler jusqu’au milieu des roues avec son véhicule. C’était assez spectaculaire», a-t-elle ajouté.

Photo: Marc-André Pauzé

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Plus sérieusement, il y a un signe inéluctable que le printemps est bien là: C’est L’arrivée des oiseaux migrateurs. Certains resteront avec nous jusqu’à l’automne, d’autres ne font qu’une pause dans leur grand voyage vers le Grand Nord. La plus spectaculaire migration est sans aucun doute celle des oies blanches ou oies des neiges. Elles passent l’hiver sur la côte est des États-Unis et remontent vers l’Arctique passer quelques mois pour la période de nidification. Elles parcourent plus de 4000 km à une vitesse moyenne de 55 km/h, et ce, à une altitude de 1000 mètres. Nous décidons de nous rendre sur la rive sud du fleuve, sur les rives du lac Saint-Pierre — en fait un élargissement du fleuve — nommé «Réserve de la biosphère» par l’UNESCO. Bon an, mal an, 500000 oies blanches prennent une pause sur les terres agricoles inondées par la fonte des neiges et la crue printanière des eaux du fleuve. Elles sont là, par milliers, dans un champ tout près de la route.

Photo: Nathalie Sentenne

Il y avait quelques ornithologues bien installés à une distance pour ne pas déranger les oiseaux, scrutant la masse blanche avec leur lunette d’approche ou à travers leur téléobjectif de caméra. C’est qu’il y a une loi fédérale interdisant de harceler les oiseaux migrateurs et un code d'éthique à l'observation des oiseaux migrateurs. Elles nous font la grâce de prendre une pause pendant leur long voyage, dans un endroit où il est très facile de les observer sans les déranger.

Mais il n’y a pas que les ornithologues de vocation. Un important groupe d’origine asiatique est aussi sur place, comme à chaque année, semble-t-il, selon un ami ornithologue. C’est que depuis quelques années, la région fait la promotion de l’observation des oies blanches auprès des communautés asiatiques de Montréal et de Toronto. Ce noble oiseau aurait une signification importante dans leur culture.

Photo: Marc-André Pauzé

Si les ornithologues expérimentés connaissent les règles éthiques (et légales) sur l’observation des oiseaux, il n’en est pas de même pour les «clients" qui viennent consommer et vivre une expérience, un buzz. Ici, comme à bien d’autres occasions, nous avons été témoin de la déconnexion des groupes humains avec l’environnement et de leur relation où cette dernière est devenue une marchandise de consommation. Les visiteurs de Montréal et de Toronto sont venus consommer ce qu’on leur a vendu; un ciel rempli d’oies blanches en envolée. Et si la période de la journée est un moment de repos pour les grandes voyageuses, qu’à cela ne tienne, ils vont s’organiser pour avoir leur buzz Instagram.

En s’approchant des oies, celles-ci finissent toujours par s’envoler, sous les hourras et les cris de joie d'une foule en liesse.

Photo: Nathalie Sentenne

L’humain, dénaturé et insensible, surtout lorsqu’il est en groupe, est un client et il consomme et ce, peu importe son origine. Le manque de jugement ne connait pas de frontière. Si les cultivateurs de la rive Sud du fleuve voient leurs champs labourés par des centaines de pas — ou même par des voitures —, l'été dernier, les Gaspésiens, quant à eux, ont vu leurs rivages saccagés par des néo-campeurs de Montréal - certains ont même fait la vidange de leur huile à moteur dans une rivière à saumon - et les agents de la faune de l’Alberta doivent régulièrement intervenir auprès des touristes se prenant en égoportrait avec des bisons, quand ce n’est pas avec un grizzli. Ces jours-ci, en Estrie, de plus en plus de randonneurs font fi des fermetures de sentiers pédestres pendant la période du dégel et endommagent les pistes, souvent avec de graves conséquences sur l'environnement.

Les sociétés humaines ont beaucoup plus de similitudes que de différences, que ce soit dans leurs bons côtés comme dans leurs travers. Partout sur la planète, l'humain a souvent les mêmes préoccupations à petite échelle. Prendre soin de sa famille et de ses voisins, accueillir le voyageur et lui donner à manger. Nous sommes une espèce sociale, créative, artistique et capable d'empathie. Toutes les sociétés humaines ont connu leurs sages, leurs humanistes et leurs écologistes. Par contre, elles ont aussi toutes provoqué des guerres, alimenter le racisme, l’esclavage, l’exploitation du plus vulnérable et des ressources. Que la nature soit perçue comme une marchandise à consommer ou une ressource à exploiter n’est que la suite logique de la relation que l’humain entretient avec son environnement. Une relation où il n’est pas capable de voir plus loin que le bout de son nez et où le bien commun prend le bord.

Quand notre espèce sera, au mieux devenue l’équivalent des lézards regrettant la glorieuse époque des dinosaures, ou au pire complètement disparue, la planète se remettra lentement et les oies continueront leur très long et fascinant voyage annuel entre les rivages de la côte est américaine et l'Arctique.


En attendant, c’est en maugréant contre la stupidité de la masse que nous reprenons la route. Pour paraphraser Platon, il serait grandement temps que l'Homme sorte enfin et une fois pour toute de sa caverne....


Photo: Marc-André Pauzé

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Adhérant au "code de l'aventure responsable", je ne géolocalise pas avec précision les endroits que j'explore, sauf en quelques rares exceptions comme mes voyages en Arctique ou lors d'une référence historique pertinente.

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Textes, dessins, vidéos et photos © Marc-André Pauzé – tous droits réservés.

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