• Marc-André Pauzé

Debout dans le courant - Évasion de confinement partie 2


Photo: M-A Pauzé & Nathalie Sentenne

«Mon père était sûr de certaines questions relatives à l’univers. Pour lui toutes choses importantes, la pêche comme le salut éternel arrive par la grâce et la grâce vient par l’art et l’art demande du travail.»

 – Norman Maclean, La rivière du 6e jour.


Enfant, je partais en forêt avec mon cousin, Richard. Il avait deux ans de plus que moi et il était déjà un bon pêcheur. Souvent, nous traversions la forêt au bout de la ferme de mon oncle et allions passer quelques heures à pêcher dans un ruisseau. Nous revenions à la maison avec de petites truites brunes. Plus tard, je pêchais pendant mes expéditions de canot, mais c’était là une activité plutôt utilitaire. La plupart du temps, je laissais traîner une ligne derrière le canot et à l’étape, j’avais un poisson à faire cuire sur le feu du bivouac. Les années ont passé et je me trouvais alors, la plupart du temps en haute montagne. J'ai délaissé la pêche complètement.


Je demeurais pourtant fasciné par la pêche à la mouche, mais mes activités faisaient en sorte que j'en suis demeuré éloigné. Les lectures des récits d’expédition d’Yvon Chouinard, l’alpiniste et fondateur de la compagnie «Patagonia», ont façonné ma philosophie de l’aventure. Une expérience où la manière, très puriste, était plus importante que le résultat. Chouinard était aussi un pêcheur à la mouche. Au cours de ses expéditions, il apportait souvent sa canne pour tester les rivières qu’il croisait. Et quand il n’avait pas de grands projets audacieux, il partait tout simplement dans les montagnes et remontait une vallée inconnue, uniquement guidé par une carte topographique et son flair, emportant un équipement de bivouac et une canne à mouche. C’était sa manière d’aborder l’aventure.


«Le mot aventure a été largement galvaudé. Pour moi, l’aventure commence quand ça ne va pas comme prévu».

 – Yvon Chouinard


J'ai fait mienne cette philosophie qui m’a amené à voyager et exploiter mes ressources intérieures. Bien sûr il est arrivé que ça tourne tellement mal que j'ai failli y passer, mais ça n’est pas arrivé souvent. Du moins dans mes souvenirs. La pêche à la mouche était rendue bien loin de mes pensées.


Les années qui ont suivi furent investies par le journalisme au long cours et les reportages en profondeur. Je partageais mon temps entre les sujets et enjeux de ce monde, mon travail de professionnel de la santé et ma famille.  


Mes séjours dans le Grand Nord m’ont pourtant remis en contact avec les grands espaces, la sauvagitude (wilderness) et l’aventure par la rencontre avec la nature et les éléments. De plus, j’étais au paradis de la pêche. Et voilà que la fascination est remontée à la surface. L’envie de m’y mettre vraiment s’installait.


Étant dans un village inuit, les chances d’y trouver quelqu’un pour me guider et m’apprendre les rudiments de la pêche à la mouche étaient inexistantes. Très rare sont les Inuits pêchant à la mouche. Ce n’est pas dans leur tradition de « challenger » le poisson. Leur héritage de pêche de survie les ont inscrits dans une approche beaucoup plus pragmatique.

J'ai dû me résoudre à apprendre par moi même. Je passais des soirées à fureter d’un site internet à l’autre et lire des pages et des pages de blogues et de livres afin d’emmagasiner le maximum d’informations. Finalement, après avoir fait un choix, j'ai communiqué avec Richard qui, lui aussi, vivait dans un village de l'Ungava, afin d’avoir son avis. Nous avons discuté au téléphone et l’on s’est échangé des courriels. Quelques jours plus tard, mon équipement arriva du Maine.


«Il ne s’agit pas d’attraper le poisson, mais bien que le poisson nous attrape»

— Yvon Chouinard

Je passais de longues heures à pratiquer ma technique de lancer sur la rivière George pendant que mon chien, Maikan, essayait d’attraper la mouche virevoltant au-dessus de nos têtes. Dès que l’occasion se présentait, je me dirigeais vers la rivière et sautais de rocher en rocher pour me rendre sur la berge. Je sortais ma canne à mouche et déroulais le fil sur quelques mètres. Puis d’un mouvement de balancier que je voulais le plus fluide possible, je m’appliquais à reproduire ce que j’avais étudié sur YouTube. Quelques fois, j’observais le fil fendre l’air et s’étendre à la surface de l’eau à l’endroit que j’avais visé, mais la plupart du temps, mon lancer était peu efficace. Je répétais le mouvement pendant des heures et j'ai fait exploser plusieurs mouches sur les rochers, derrière moi.


Lorsque le mois d’août est arrivé, je suis revenu dans le sud du Québec. Je n'ai pas tardé à partir explorer les rivières des alentours, principalement le canyon de la rivière Ouareau, entre Saint-Liguori et Crabtree. Cette rivière, j’ai grandi dedans. Je savais exactement où se cachait le poisson — des achigans — pour avoir passé mes étés à plonger en apnée et descendre les rapides tout le long du canyon. J’en ai encore des cicatrices sur les jambes. Les achigans se tenaient à la même place qu’il y a 40 ans. Finalement, je me suis fait attraper par mes premiers poissons.


Photo: M-A Pauzé & N. Sentenne

Puis je suis allé passer une semaine dans le Bas-du-Fleuve où j'explorais la rivière Trois-Pistoles. Ma technique s’améliorait de sortie en sortie.


Photo: Joanie L. Pauzé

Ma progression de pêcheur à la mouche s'est interrompue à cause d'une infection virale qui m'a mis au repos pendant 22 mois. Puis, avec le retour à la santé, j’ai eu l’occasion de partir en expédition en Arctique avec la Garde côtière canadienne. 


Or, voici qu’hier je me suis évadé en forêt avec Nathalie. Avec le déconfinement progressif, nous avons décidé d’aller à la pêche à la mouche sur une rivière qui exigeait de marcher en forêt pour avoir accès à des sections retirées. 


Quelle belle journée! J’étais heureux d’être en contact avec la nature, de sentir mon corps en mouvement et travailler plus fort que seulement marcher sur le trottoir. Je suis entré dans l’eau et dès que j'ai ressenti la force du courant s’exercer sur mon corps, le sentiment d’éveil m'a sorti des derniers mois de réclusion. 



Une rivière est, avec le soleil, le système énergétique de la nature. Se tenir debout dans le courant, c’est se connecter aux forces de la nature pour profiter de ses capacités régénératrices d’énergie.

Photo: Nathalie Sentenne

Me retrouver en régions sauvages me permet de m’éloigner de la grande complexité du monde en revenant à un mode de vie plus simple, dans la nature. La pêche à la mouche m’apporte cette immersion dans l’essence de la vie. C’est une sorte d’activité zen où, comme la marche, on ne se concentre pas sur la fin. Pour pêcher à la mouche, il s’agit de prendre sac à dos et partir au-delà de la piste. Je lis la rivière, inspecte les stades de développement des insectes et ce qui peut déclencher le réflexe de chasse du poisson. Ensuite, j’espère avoir fait la bonne chose pour que le poisson m’attrape. 


Une fois que vous vous aventurez dans la nature sauvage par vous-même, que vous vous tenez les deux pieds dans le courant d’une rivière secrète, vous vous trouvez en liaison avec les forces même de la vie.


Photo: Joanie L. Pauzé & M-A Pauzé

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Textes, photos et illustrations: © Marc-André Pauzé – tous droits réservés.


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Marc-André Pauzé | Dessinateur-voyageur | Photographe | Auteur | info@marcpauze.net